Parcours en Champagne #9 – Enherbement : trouver le compromis pour garder vigueur, fertilité et portance !

Le 23/05/2024 à 16:00

Entretenir la fertilité des sols, tout en gardant des sols portants et plats, un enherbement diversifié et peu concurrentiel, et un cavaillon facile à travailler… Un programme d’envergure. Pascal Doquet partage ici sa stratégie d’entretien de ses rangs et inter-rangs, avec les adaptations nécessaires lorsque la météo fait des siennes !

Dès que j’ai pu commencer à prendre en charge les choix culturaux, j’ai décidé de tourner le dos à ce que l’on m’avait enseigné à l’école de viticulture, à savoir, la non-culture des sols permise par l’utilisation des herbicides. Pour moi, c’était un non-sens de penser que l’on pouvait durablement produire des vins de qualité sans entretenir naturellement la fertilité de nos sols. Cette fertilité, je ne la pense pas en niveau de production, mais bien en qualité d’extraction des nutriments organiques, oligo-éléments et sels minéraux qui vont fournir un substrat complexe dans nos vins. Cet équilibre est complètement en relation avec la biodiversité que je recherche prioritairement au niveau de la microflore et la microfaune.

Revitaliser les sols via des couverts

En 2001, j’ai totalement et définitivement abandonné l’utilisation des herbicides que pratiquait mon père, comme l’immense majorité des vignerons champenois. Pour rapidement revitaliser les sols de nos vignes, j’ai implanté des couverts de céréales dans la partie centrale de nos vignes étroites, plantées à 1,10 m. J’ai très vite commencé d’imaginer de « tondre les racines » de ces céréales, de façon à rendre très vite disponibles les tissus racinaires pour les organismes du sol, tout en affaiblissant les céréales, sans les détruire totalement au premier passage d’outils. L’idée était de créer un paillage protecteur. J’ai bricolé un outil adapté en détournant un peu l’usage de charrues existantes. C’est assez récurrent dans mes pratiques de chercher à modifier l’usage consacré d’un outil pour une alternative culturale qui manque encore d’outils adaptés. En discutant avec des fabricants de charrues ouverts aux innovations, certains se sont mis à modifier leurs outils pour les rendre plus respectueux de nos ceps et plus efficaces.

Second passage des disques interceps.

Limites de la tonte régulière

J’avais investi dans deux bonnes tondeuses pour continuer l’entretien de cette bande centrale, dont l’enherbement s’est assez vite composé de graminées, et plus particulièrement de ray-grass. Les conséquences ont été une difficulté grandissante de levée des graines de céréales que je semais à la volée. J’ai arrêté l’implantation de couverts dès 2004. Le travail de recolonisation des sols était alors déjà bien avancé. Mais en poursuivant cette tonte régulière, je suis arrivé dans une impasse dès 2007, année très sèche en Champagne avant une fin de saison très humide. La vigueur de nos vignes était en chute sévère, malgré l’utilisation régulière d’engrais organiques. La solution pour moi a été de revenir à cette idée de tonte racinaire. Dévitaliser partiellement les plantes de la flore spontanée, tout en conservant autant que possible une surface de roulement plate. Ce qui est très appréciable pour nos employés qui travaillent, comme la plupart en Champagne, assis sur des petits chariots à trois ou quatre roues pour les longs travaux de taille, de liage et d’ébourgeonnage, c’est-à-dire de novembre à mai.

Laure Doquet sur un chariot prototype à six roues.

Disques crénelés pour fragiliser les graminées

Pour le réaliser, j’utilise des charrues à disques crénelés. Mais pour être efficace sans déstructurer la bande de roulement centrale, j’en ai multiplié le nombre. Je passe ainsi avec quatre paires de disques positionnés en une sorte d’étrave symétrique, avec très peu d’angle d’ouverture. Chaque disque creuse à peine le sol, arrache une partie des racines ce qui met les graminées en situation difficile, au contraire de la tonte qui les incite à taller et repousser de plus belle. La vitesse de passage peut être très élevée, 6 à 8 km/h, sans inconfort de conduite, tant le faible angle des disques nécessite peu d’énergie motrice et ne tire pas le tracteur de sa trajectoire. Un aller-retour dans les rangs rend encore plus efficace ce travail en pointillisme, le deuxième passage scarifiant le sol dans un angle complémentaire au premier. Ce travail très superficiel est suffisant et garde surtout une surface portante nécessaire pour le passage des tracteurs lors de traitements de protection à la suite de pluies abondantes. Cela est d’autant plus précieux sur nos sols argileux, dépourvus de pierre, que nous avons sur nos terroirs de craie profonde.

 

Montage des disques fixes pour le premier passage d’approche.

Évolution de la flore

Avec ce travail par scarification, le ray-grass est devenu ainsi très minoritaire dans la flore spontanée, laissant la place à davantage de dicotylédones. La vigueur de nos vignes est redevenue bonne. Je suis ravi de voir leurs feuilles rester parmi les dernières en place ces derniers automnes, malgré l’absence ou la faiblesse des apports de fertilisants depuis plusieurs années. Nous avons vu la flore spontanée changer pendant toutes ces années, mettant à profit les formations dispensées par Gérard Ducerf sur les plantes bio-indicatrices pour lire l’évolution de nos sols.

 

L’inter-rang après le second passage des outils.

Sous le rang : angle adéquat de la lame

Le travail sous le rang a également évolué au fil des années. Il m’est toujours apparu peu pertinent de positionner un intercep perpendiculairement au rang de vigne. La lame, dans cette position, demande plus d’énergie et de pression pour être efficace, ainsi que pour son retour en position de travail après l’effacement du cep. Une lame proche de 45 degrés est beaucoup plus respectueuse, car la pression résiduelle au bout de la lame est plus faible que celle nécessaire au niveau de l’étançon qui la manœuvre. Et son effacement sur le cep nécessite beaucoup moins de mouvement. Son retour en position de travail en est largement facilité. Nous avions bricolé les interceps d’origine du fabricant que j’avais choisi, ce qui a conduit ce dernier à proposer ensuite un outil beaucoup mieux adapté à notre usage. Il est en effet très difficile de travailler les sols sous le rang avec nos systèmes de tailles champenoises, notamment la taille chablis, avec les charpentes qui occupent l’espace dans la zone prévue pour les palpeurs par les concepteurs de charrues. Les passages d’entretien sous le rang en saison sont ainsi réalisés sans palpeur, en « balance hydraulique ». Un disque crénelé ouvreur limite le besoin de pression, cette dernière étant réglée avec les manomètres de pression à portée de main du tractoriste, lui permettant une adaptation rapide aux conditions de résistance des sols.

Montage des disques ouvreurs devant les lames interceps.

Montage pour un second passage avec des disques interceps.

Des outils rotatifs

J’ai longtemps pensé qu’un outil rotatif serait plus adapté au travail sous le rang. J’ai donc mis à profit ceux qui ont été mis sur le marché ces dernières années. Les bineuses à doigts en plastique notamment, m’ont conduit à travailler différemment le profil de nos rangs. Plutôt que de lutter constamment pour éviter la formation d’un cavaillon sous le rang, difficile à travailler avec des lames, j’ai au contraire choisi de maintenir en place ce cavaillon, travaillé en premier avec les disques crénelés en position convexe et horizontale, pour déstructurer le système racinaire des adventices, les doigts reformant le cavaillon ensuite, tout en nettoyant la bande de roulement. Ces doigts ne blessent pas les ceps et peuvent être également conjointement employés lors des passages de rogneuses ou écimeuses. L’important est de travailler ensemble les deux côtés du même rang, chaque outil complétant et équilibrant le travail de l’outil d’en face.

Montage des doigts bineurs et disques interceps. L’écimeuse est installée à l’avant du tracteur.

Attention, printemps très humides !

Depuis 2008, l’usage des tondeuses est réservé à un passage juste avant les vendanges pour limiter l’inconfort dû à une forte pousse estivale, lors d’étés humides, de plantes à fort développement (amarantes, chénopodes). Mais lors de ces deux derniers printemps, la pousse de la flore a été très rapide, avec très peu de fenêtres d’intervention pour le travail des sols. Les pannes et les indisponibilités de tracteurs nous ont handicapés d’autant plus. Si bien que la flore spontanée a gagné la première manche de la saison ! Nous avons dû, à regret, utiliser des rotofils dans certaines vignes pour retrouver des conditions de travail relativement acceptables pour finir les travaux d’ébourgeonnage cette année encore. L’investissement dans une ou deux tondeuses interceps revient ainsi dans le questionnement sur nos façons culturales ; leur usage pourrait permettre de retarder plus facilement les premiers travaux de sols et concilier confort de travail et efficacité culturale.

 

Cavaillon et bande enherbée.

Bilan annuel

Au final, lors d’une année avec un printemps humide comme en 2023, je suis passé trois fois en début de saison : un premier travail d’approche avec les dix disques en position fixe et deux passages avec les disques ou lames interceps. Puis l’entretien du cavaillon a été fait en conditions plus sèches lors des rognages et écimages avec les bineuses à doigts. Ou l’inverse selon le point de vue, l’écimage a été fait pendant le travail d’entretien du cavaillon ! Un dernier passage début ou mi-juillet a été fait avec les lames interceps. Au total, cinq ou six passages selon les terroirs, répartis sur un peu plus de quatre mois.

 

Pascal Doquet

(crédit P.Doquet)

 


Le partage de Pascal :
Une bonne protection pour les jeunes plants en vignes basses

Après plusieurs systèmes mis en place, j’ai fini par trouver une installation qui fonctionne plutôt bien. Il s’agit de deux fers en U inversé, installés en carré autour du jeune plant en position centrale. Ainsi, quel que soit le sens de travail des interceps, lames ou disques, le plant ne peut être touché par les outils. Avec cette disposition, je pense pouvoir laisser les fers de très longues années en place, car cela n’empêche pas la croissance du porte-greffe. Grâce à cette protection, des complants installés dans le cadre d’essais de différents porte-greffes menés avec le Comité Champagne, dans une vigne très court-nouée sont tous bien en place !

Protection des jeunes plants par deux fers en U inversé.